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Paiement fractionné : ce crédit déguisé et les nouvelles règles

· Julien Juchereau

Paiement fractionné : ce crédit déguisé et les nouvelles règles

Payer en trois fois « sans frais » est devenu un réflexe, en ligne comme en magasin. Pourtant, aux yeux du droit français, cette facilité n’est pas encore un crédit : elle échappe donc aux protections du crédit à la consommation. Cela change le 20 novembre 2026. Voici ce qui s’applique aujourd’hui, ce qui s’appliquera ensuite, et ce que l’écran de paiement ne montre pas.

L’essentiel

  • Un paiement fractionné remboursé en trois mois au maximum, sans intérêts ni frais (ou avec des frais négligeables), est aujourd’hui exclu du chapitre « crédit à la consommation » du code de la consommation, comme les opérations de moins de 200 euros.
  • Conséquence : ni information précontractuelle normalisée, ni rétractation de 14 jours, ni obligation légale de vérifier votre solvabilité ou de consulter le fichier des incidents de la Banque de France.
  • La directive européenne 2023/2225 du 18 octobre 2023 les fait entrer dans le champ du crédit. La France l’a transposée par l’ordonnance n° 2025-880 du 3 septembre 2025, complétée en décembre 2025 et précisée par un décret de février 2026. Application : 20 novembre 2026.
  • Les pénalités de retard, elles, existent déjà : l’UFC-Que Choisir relève chez certains opérateurs des pénalités atteignant 30 à 40 % du capital restant dû.

Le paiement fractionné, souvent appelé « 3x sans frais » ou BNPL (« buy now, pay later »), consiste à régler un achat en plusieurs échéances rapprochées, généralement trois ou quatre, prélevées automatiquement sur votre carte bancaire. Le plus souvent, ce n’est pas le commerçant qui vous fait crédit : un prestataire spécialisé le paie immédiatement, puis se rembourse sur votre carte. Selon l’UFC-Que Choisir, plus de la moitié des Français y ont déjà eu recours et les paniers ainsi réglés sont 20 à 50 % plus élevés.

Pourquoi le « 3x sans frais » n’est pas encore un crédit aux yeux de la loi

Tout tient à l’article L. 312-4 du code de la consommation, qui énumère les opérations exclues du chapitre consacré au crédit à la consommation. Parmi elles : les opérations d’un montant inférieur à 200 euros ou supérieur à 75 000 euros, les cartes à débit différé de 40 jours au plus, et surtout celles dont le délai de remboursement ne dépasse pas trois mois sans intérêts ni frais, ou avec des frais négligeables. Un paiement en trois ou quatre fois étalé sur trois mois maximum et affiché « sans frais » coche ces cases. Il n’est pas illégal : il est hors du périmètre protecteur. Dès que la durée dépasse trois mois ou que des frais réels s’ajoutent, l’opération redevient un crédit à la consommation classique.

Or ce régime est très encadré. D’après le site officiel Service-Public, le prêteur doit remettre une fiche d’information précontractuelle normalisée, afficher le taux annuel effectif global et le coût total, vérifier votre capacité de remboursement et consulter le fichier des incidents de remboursement des crédits aux particuliers (FICP) de la Banque de France. Vous avez ensuite 14 jours calendaires pour vous rétracter sans pénalité.

Rien de tout cela ne s’impose à un paiement fractionné exclu du champ. La DGCCRF l’a mesuré : sur 258 professionnels de ce type de financement contrôlés en 2021 et 2022, 36 étaient en anomalie, le principal manquement portant sur l’information donnée quant aux frais en cas d’échéance non remboursée.

Les trois dates à ne pas confondre

C’est l’erreur la plus fréquente sur ce sujet. Premier temps : la directive (UE) 2023/2225 sur les contrats de crédit aux consommateurs, qui abroge celle de 2008, a été adoptée le 18 octobre 2023, publiée au Journal officiel de l’Union européenne le 30 octobre et est entrée en vigueur le 19 novembre 2023. Deuxième temps : les États membres devaient publier leurs textes de transposition au plus tard le 20 novembre 2025. Troisième temps : ces règles ne s’appliquent aux consommateurs qu’à compter du 20 novembre 2026.

Autrement dit, une directive « en vigueur » depuis 2023 ne change rien pour vous tant que la date d’application n’est pas atteinte. Au 23 juillet 2026, c’est donc toujours l’ancien régime qui encadre votre paiement en trois fois, même si les textes français sont déjà publiés.

Où en est la France, très concrètement

La transposition est faite : ce n’est plus un projet. L’ordonnance n° 2025-880 du 3 septembre 2025 a paru au Journal officiel du 4 septembre 2025. Une ordonnance rectificative n° 2025-1154 du 2 décembre 2025 l’a complétée, notamment en interdisant l’affacturage des créances de différés de paiement accordés par les marchands. Un décret n° 2026-105 du 19 février 2026 a fixé les mesures d’application, dont le contenu de l’information précontractuelle et le calcul du TAEG.

Tous ces textes s’appliquent le 20 novembre 2026. Le champ du crédit à la consommation s’élargit alors aux mini-crédits de moins de 200 euros, aux crédits gratuits, aux crédits de moins de trois mois à coût négligeable et aux locations avec option d’achat ; le plafond passe de 75 000 à 100 000 euros. Les contrats en cours resteront soumis aux règles antérieures, les cartes à débit différé demeurent exemptées, et le différé accordé par le vendeur lui-même, sans tiers financeur ni frais, reste en dehors.

« Sans frais » ne veut pas dire sans risque

La gratuité ne porte que sur le crédit lui-même, jamais sur les incidents. Faute d’encadrement, chaque opérateur fixe librement ses pénalités. L’UFC-Que Choisir relève chez certains acteurs des pénalités de retard atteignant 30 à 40 % du capital restant dû, sans rapport avec ce qui est admis pour un crédit à la consommation. Un relevé publié par MoneyVox en 2021 montrait deux logiques : des frais fixes de quelques euros par échéance impayée, ou des frais proportionnels au capital restant dû, parfois assortis d’une clause rendant tout le solde exigible.

Le déclencheur est souvent banal : un plafond de carte atteint, une carte expirée, un compte à découvert le jour du prélèvement. L’échéance est rejetée et les frais tombent, alors que l’achat était bien « sans frais ». Avant de valider, la vraie question n’est pas « combien ça coûte », mais « combien si ça dérape ».

L’angle mort : personne n’additionne vos échéances

Un paiement fractionné pris isolément pèse peu. Le problème vient du cumul. Rien n’oblige aujourd’hui un prestataire à vérifier vos revenus et vos charges, ni à consulter le FICP. Trois achats chez trois marchands, financés par trois prestataires différents, se superposent sans qu’aucun acteur n’ait la vision d’ensemble. Sur votre compte, cela devient une série de prélèvements aux dates et aux montants variables.

Les chiffres de la Banque de France, relayés par le site pédagogique La finance pour tous, donnent la mesure du phénomène : 17 % des dossiers de surendettement déposés en 2024 comportaient un paiement fractionné ou un mini-crédit, contre 1 % en 2022. Après le 20 novembre 2026, l’évaluation de la solvabilité deviendra obligatoire, mais proportionnée : le rapport au président de la République accompagnant l’ordonnance précise que la consultation du FICP restera facultative pour les crédits de moins de 200 euros ou de moins de trois mois à coût négligeable.

Quand un prélèvement est rejeté, la mécanique s’enchaîne : relance, frais du prestataire, frais de rejet bancaires, puis recouvrement si la situation dure. Le FICP, lui, recense les particuliers en retard sur un crédit ou en surendettement, à partir de deux mensualités impayées ou d’un retard de plus de 60 jours. L’inscription dure cinq ans au maximum pour un incident de paiement, avec radiation anticipée dès remboursement intégral. Au 31 décembre 2024, plus de 2,1 millions de personnes y figuraient.

Retour de marchandise ou litige : les échéances continuent

C’est la situation la plus déroutante. Vous renvoyez un produit, vous contestez une livraison, et les prélèvements se poursuivent. Pour un crédit affecté classique, le code de la consommation lie le contrat de vente et le contrat de crédit : si la vente est annulée ou le bien non livré, le crédit est annulé de plein droit. Cette interdépendance appartient au régime du crédit à la consommation. Le paiement fractionné en étant exclu, elle ne joue pas automatiquement : l’échéancier se dénoue selon ce que prévoit le contrat conclu avec le prestataire.

Deux relations coexistent donc : avec le vendeur, pour le remboursement, et avec le financeur, pour l’échéancier. Signalez le litige aux deux, par écrit, sans attendre la prochaine échéance, et conservez les preuves de retour. En cas de blocage, le médiateur de la consommation dont relève le professionnel est saisissable gratuitement.

Les bons réflexes avant de cliquer sur « payer en 3 fois »

Quatre gestes suffisent. D’abord, additionnez vos échéances en cours, tous marchands confondus, et comparez ce total à ce qui reste sur votre compte les jours de prélèvement. Ensuite, identifiez le prêteur : le nom affiché sur l’écran de paiement n’est pas toujours celui du commerçant, et c’est avec ce prestataire que vous vous engagez.

Troisième réflexe : lisez les conditions de retard avant de valider, pas après l’incident. Cherchez le pourcentage ou le montant appliqué en cas d’échéance rejetée, et l’existence d’une clause d’exigibilité immédiate du solde. Enfin, quand le paiement comptant est possible sans effort, il reste l’option la plus lisible. Le paiement fractionné n’est ni une arnaque ni un piège : c’est un outil de trésorerie, à condition de savoir ce qu’il coûte quand ça dérape.

Vos questions, nos réponses

Le paiement en 3 fois sans frais est-il un crédit ?

Économiquement oui, juridiquement pas encore. Tant qu’il est remboursé en trois mois au maximum, sans intérêts ni frais autres que négligeables, il est exclu du chapitre du code de la consommation consacré au crédit. À partir du 20 novembre 2026, ces opérations entreront dans ce champ.

Que se passe-t-il si une échéance de mon paiement fractionné est rejetée ?

Le prestataire applique les pénalités prévues dans ses conditions générales, qui ne sont pas encadrées par la réglementation du crédit à la consommation. Selon l’UFC-Que Choisir, elles atteignent 30 à 40 % du capital restant dû chez certains opérateurs. Votre banque peut en outre facturer ses propres frais de rejet.

Un impayé sur un 3x sans frais peut-il me faire ficher à la Banque de France ?

Le FICP recense les incidents de remboursement de crédits, à partir de deux mensualités impayées ou d’un retard de plus de 60 jours, pour cinq ans au maximum. Le paiement fractionné étant hors de ce champ, aucune obligation légale de consulter ce fichier ne pèse aujourd’hui sur le prestataire. En cas de difficulté durable, la commission de surendettement de la Banque de France est gratuite.

Julien Juchereau

Écrit par

Julien Juchereau

Rédacteur web d'actualité, Julien Juchereau suit l'actualité de la consommation et décrypte les sujets qui pèsent sur le budget des ménages : énergie, banque, télécoms, logement, santé et droits des consommateurs. Il s'appuie sur les textes de loi et les sources officielles, et vérifie les démarches avant de les expliquer.

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