Médicaments & pharmacie
Pénurie de médicaments 2026 : ce qui manque et les solutions
· Julien Juchereau
En 2025, l’agence française du médicament a reçu 3 887 signalements de rupture ou de risque de rupture de stock. Derrière ce chiffre, des traitements du cœur, du système nerveux et des antibiotiques qui manquent parfois plusieurs mois au comptoir. Voici l’ampleur du phénomène, ses causes, et ce que votre pharmacien a le droit de faire quand votre boîte n’est pas disponible.
L’essentiel
- L’ANSM a enregistré 3 887 signalements de rupture ou de risque de rupture en 2025, dont 399 ruptures avérées, contre 3 825 signalements en 2024.
- 27 % des personnes vivant en France déclarent avoir été confrontées à une pénurie de médicament sur douze mois, et 43 % parmi les personnes en affection longue durée.
- Quand un médicament figurant sur une liste de l’ANSM est en rupture, le pharmacien peut délivrer un autre produit en appliquant une recommandation officielle de l’agence : il l’inscrit sur l’ordonnance et informe votre médecin.
- La liste des médicaments en tension évolue en permanence. Elle se consulte sur le site de l’ANSM, jamais dans un article figé.
Dans le vocabulaire officiel, une rupture de stock est déclarée lorsqu’un laboratoire ne dispose plus de stock, ou seulement d’un stock très limité réservé à une distribution d’urgence ; un risque de rupture est déclaré quand il anticipe que ses stocks ne couvriront pas complètement les besoins. Ces définitions, citées par une étude de la Drees de mars 2025, sont celles de la plateforme de déclaration de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). L’obligation de signalement porte sur les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM), définis à l’article L. 5111-4 du code de la santé publique.
Combien de médicaments manquent vraiment en France
Le chiffre de référence vient de l’ANSM. En 2025, l’agence a traité 3 887 signalements : 3 488 risques de rupture et 399 ruptures avérées. Un niveau stable par rapport à 2024 et ses 3 825 signalements. Près d’un signalement sur deux a nécessité une mesure de gestion, principalement la distribution contingentée, qui répartit le stock restant entre les pharmacies. L’agence a aussi prononcé six sanctions financières en 2025, pour 754 727 euros, contre des laboratoires ayant manqué à leurs obligations.
Côté patients, le Baromètre 2026 des droits des personnes malades, publié par France Assos Santé le 15 avril 2026 et réalisé par Ipsos BVA, mesure l’exposition réelle : 27 % des personnes interrogées déclarent avoir été confrontées à une pénurie de médicament sur les douze derniers mois. La proportion monte à 43 % chez les personnes en affection longue durée et à 33 % chez les femmes. Surtout : dans 45 % des situations rapportées, aucune alternative n’a été proposée.
Quels traitements sont les plus touchés
L’étude de la Drees de mars 2025, bâtie sur les données de déclaration de l’ANSM, donne la répartition la plus précise disponible. Quatre classes thérapeutiques sur quatorze concentrent près des trois quarts des déclarations : le système cardio-vasculaire (environ 30 %), le système nerveux (20 %, dont une part importante concerne le paracétamol), les antibiotiques (14 %) et le système digestif (environ 10 %). Deux classes ne refluaient pas : les médicaments contre le cancer et ceux du système respiratoire.
Ces tensions ne sont pas figées. En janvier 2026, l’ANSM publiait un point sur les psychotropes évoquant une amélioration progressive sur la quétiapine, la chlorpromazine, le lithium et la venlafaxine, mais des difficultés persistantes sur le méthylphénidate. Aucun article ne peut donc fournir une liste à jour : le statut d’un médicament change d’une semaine à l’autre. La seule information fiable est celle de l’ANSM.
Les causes structurelles derrière les pénuries
La première cause tient à la géographie de la production. Dans l’exposé des motifs d’une proposition de résolution européenne déposée au Sénat le 6 novembre 2025, on lit que la part de l’Union européenne dans la production mondiale de principes actifs est passée de 48 % à 30 % entre 2014 et 2023, tandis que la production chinoise progressait de 15 % et l’indienne de 8 %. Le texte, qui n’a pas été adopté à ce stade, pointe aussi une production en flux tendu.
La deuxième cause est industrielle : l’ANSM attribue les tensions à des capacités de production insuffisantes, auxquelles s’ajoute une hausse de la demande. La troisième est mécanique. Quand une molécule manque, encore faut-il pouvoir se reporter sur une autre : selon la Drees, le nombre moyen d’alternatives disponibles pour une présentation en difficulté est tombé de cinq à l’été 2021 à 1,6 tout au long de 2023, pour ne remonter qu’à deux fin 2024.
Ce que le pharmacien a le droit de faire au comptoir
La possibilité la plus large figure à l’article L. 5125-23 du code de la santé publique. Pour les médicaments inscrits sur la liste établie en application de l’article L. 5121-30, le pharmacien peut remplacer le produit prescrit par un autre, conformément à une recommandation établie par l’ANSM. Ce n’est pas une décision libre : il applique un document publié par l’agence, qui précise les équivalences. Le même article prévoit aussi la délivrance d’un générique du même groupe.
Dans tous les cas, le pharmacien a deux obligations : inscrire sur l’ordonnance le nom de la spécialité réellement délivrée, et informer le prescripteur. Les recommandations de l’ANSM, comme celle diffusée en novembre 2024 sur le méthylphénidate, ajoutent qu’il doit prévenir le patient et l’inviter à contacter son médecin en cas d’effet indésirable. Elles sont exceptionnelles et temporaires : elles cessent quand le médicament redevient disponible.
Préparation magistrale et délivrance à l’unité : les limites
Lorsqu’un médicament d’intérêt thérapeutique majeur est en rupture ou en tension, la directrice générale de l’ANSM peut établir une recommandation de remplacement de la spécialité par une préparation magistrale, c’est-à-dire un médicament préparé en pharmacie. Un arrêté des ministres chargés de la santé et de la sécurité sociale fixe alors le tarif de responsabilité et le prix de vente au public, ce qui rend la préparation remboursable. Ce dispositif, décrit sur ameli.fr, est provisoire : il prend fin à la date fixée par l’ANSM.
La délivrance à l’unité, souvent citée comme solution, est bien plus étroite. Un décret publié au Journal officiel début février 2022 en a fixé les modalités, en la réservant aux antibactériens à usage systémique sous une forme adaptée. Elle reste facultative et sa mise en œuvre est demeurée marginale. Autre point à connaître : la « dispensation adaptée », qui permettait d’ajuster le nombre de boîtes, a été retirée de la convention pharmaceutique par un arrêté du 5 juillet 2024, et son code de facturation n’est plus utilisable depuis le 1er février 2025.
Ordonnance périmée, médecin traitant : qui décide quoi
L’article L. 5125-23-1 du code de la santé publique prévoit un filet de sécurité utile quand une pénurie s’ajoute à un rendez-vous difficile à obtenir. Dans le cadre d’un traitement chronique, à titre exceptionnel et sous réserve d’informer le médecin prescripteur, le pharmacien peut délivrer les médicaments nécessaires à la poursuite du traitement quand la validité d’une ordonnance renouvelable est expirée, dans la limite de trois mois et par délivrances mensuelles. Des catégories de médicaments en sont exclues par arrêté, sur proposition de l’ANSM.
Cette souplesse ne remplace pas la consultation. Si votre traitement est indisponible et qu’aucune recommandation de l’ANSM ne prévoit de remplacement, c’est le médecin qui doit réévaluer la prescription : le pharmacien ne peut pas modifier de sa propre initiative une stratégie thérapeutique. Signalez donc la difficulté au comptoir dès la première ordonnance non honorée, plutôt qu’à la dernière boîte.
Vérifier la disponibilité, et les deux erreurs à éviter
Trois outils publics existent. Le premier est la base de l’ANSM sur la disponibilité des produits de santé : elle recense les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur en difficulté, avec pour chacun un statut (tension, rupture ou remise à disposition) et sa date de mise à jour. Le deuxième est le portail de données ouvertes de l’agence, qui publie le nombre, la nature et les causes des déclarations. Le troisième est la liste des médicaments essentiels de la Direction générale de la santé : son actualisation du 10 juillet 2026 porte sur 652 molécules et 6 144 spécialités.
Première erreur à éviter : l’achat en ligne hors circuit légal. En France, seuls des pharmaciens titulaires d’une officine autorisée peuvent vendre des médicaments sur internet, et uniquement ceux qui ne sont pas soumis à prescription obligatoire. La liste des sites autorisés est tenue par l’Ordre national des pharmaciens, et un logo européen cliquable doit figurer sur chaque page. Le site officiel Santé.fr rappelle que l’Organisation mondiale de la santé estime à environ la moitié la part de contrefaçons parmi les médicaments vendus sur internet. Seconde erreur : constituer une réserve « au cas où ». Quand un produit est contingenté, chaque boîte prise en avance manque à un autre patient.
Vos questions, nos réponses
Mon médicament est en rupture : le pharmacien peut-il me donner autre chose sans que je revoie mon médecin ?
Oui, dans un cas précis. Si le médicament figure sur la liste prévue à l’article L. 5121-30 du code de la santé publique et que l’ANSM a publié une recommandation de remplacement, le pharmacien peut délivrer le produit qu’elle désigne. Il doit alors l’inscrire sur l’ordonnance et informer votre médecin. En dehors de ce cadre et de la substitution par un générique, il faut repasser par le prescripteur.
Comment savoir si un médicament est en rupture de stock en France ?
L’ANSM met à jour une base consacrée aux médicaments d’intérêt thérapeutique majeur. On y cherche un produit par son nom ou sa substance active et on obtient son statut : tension d’approvisionnement, rupture de stock ou remise à disposition, avec la date de mise à jour. Votre pharmacien dispose des mêmes informations, souvent plus tôt.
Peut-on commander ses médicaments sur internet quand la pharmacie n’en a plus ?
Seuls les sites adossés à une pharmacie française autorisée peuvent vendre des médicaments en ligne, et uniquement ceux qui ne nécessitent pas d’ordonnance. Un médicament de prescription ne peut donc jamais être commandé légalement sur internet en France. Avant tout achat, vérifiez que le site figure sur la liste de l’Ordre national des pharmaciens et qu’il affiche le logo européen de vente en ligne.