Prix alimentaires
Shrinkflation et stretchflation : repérer l’inflation masquée
· Julien Juchereau
Le paquet a la même allure, le prix affiché n’a presque pas bougé, mais il y a moins dedans. C’est la shrinkflation, et sa cousine la stretchflation, qui joue elle sur des formats plus gros vendus à un prix disproportionné. Depuis le 1er juillet 2024, une mention doit signaler ces baisses de quantité en rayon. Voici comment la repérer, et surtout comment vous en passer grâce au prix au kilo.
L’essentiel
- Depuis le 1er juillet 2024, un affichage est obligatoire en rayon quand la quantité d’un produit préemballé diminue et que son prix à l’unité de mesure augmente (arrêté du 16 avril 2024, modifié le 28 juin 2024).
- Il ne concerne que les magasins à prédominance alimentaire de plus de 400 m², et seulement pendant deux mois après la mise en vente du nouveau format.
- La mention est imposée mot pour mot : « Pour ce produit, la quantité vendue est passée de X à Y et son prix au (préciser l’unité de mesure concernée) a augmenté de …% ou …€. »
- Le vrai réflexe anti-inflation masquée reste le prix au kilo ou au litre, obligatoire sur l’étiquette de la plupart des produits préemballés.
La shrinkflation, ou réduflation, consiste à réduire la quantité d’un produit, son poids ou son volume, sans baisser son prix dans les mêmes proportions : le prix au kilo ou au litre augmente, alors que l’emballage et le prix affiché en rayon bougent peu ou pas. C’est cette discrétion qui fait sa force : on compare des tickets de caisse, pas des grammes. La France a été le premier pays européen à imposer un affichage spécifique en magasin. Le dispositif existe, mais il a des limites précises qu’il vaut mieux connaître.
Shrinkflation, stretchflation, cheapflation : trois pratiques différentes
Ces mots se ressemblent, mais ne désignent pas la même chose. L’association foodwatch, qui documente ces pratiques, distingue trois mécanismes. La shrinkflation est la réduction de la quantité vendue accompagnée d’une hausse du prix au kilo ou au litre. La cheapflation, terme forgé par l’association, désigne une baisse de qualité du produit (recette, composition, goût, profil nutritionnel) alors que son prix reste stable ou augmente. Le format ne change pas, le contenu si.
La stretchflation, elle, fonctionne à l’envers de la shrinkflation. Le fabricant augmente la quantité du produit, mais augmente son prix bien davantage : le format est présenté comme un avantage alors que le prix au kilo grimpe. Dans son enquête publiée le 22 janvier 2026, foodwatch relève des quantités en hausse de 2,7 % à 15 % pour des prix au kilo en hausse de 17 % à près de 28 % : gnocchis Lustucru (+5,3 % de poids, +18,9 % au kilo), flammekueche Stoeffler (+8,6 % et +17,96 %), cornichons Kühne (+2,7 % et +27,92 %). Le message « nouveau format » ne dit donc rien du prix réel.
Ce que l’affichage obligatoire impose depuis juillet 2024
Le texte de référence est l’arrêté du 16 avril 2024 relatif à l’information des consommateurs sur le prix des produits dont la quantité a diminué, entré en vigueur le 1er juillet 2024 et modifié par un arrêté du 28 juin 2024. Il vise les produits de grande consommation préemballés à quantité nominale constante, alimentaires comme non alimentaires (entretien, hygiène, produits pour bébé). Deux conditions doivent être réunies : la quantité vendue diminue et le prix à l’unité de mesure augmente. Si la quantité baisse mais que le prix au kilo baisse aussi, l’obligation ne s’applique pas.
La formulation n’est pas laissée au libre choix du distributeur : la mention doit reprendre le libellé prévu par l’arrêté, « Pour ce produit, la quantité vendue est passée de X à Y et son prix au (préciser l’unité de mesure concernée) a augmenté de …% ou …€. » L’arrêté du 28 juin 2024 a ajouté le cas des produits composés de plusieurs unités, avec une variante indiquant que la quantité est passée de X à Y unités. L’information doit être visible et lisible, dans une taille de caractères identique à celle du prix à l’unité de mesure, sur l’emballage ou sur une étiquette placée à proximité immédiate du produit.
Quels magasins, quels produits, et pendant combien de temps
Le champ est plus étroit qu’on ne le croit. L’obligation ne pèse que sur les distributeurs à prédominance alimentaire exploitant un magasin de plus de 400 m² de surface de vente. Une supérette de quartier ou un magasin spécialisé non alimentaire n’y sont pas soumis. D’après l’Institut national de la consommation, elle vise les points de vente physiques : les achats en ligne et les commandes en drive n’en bénéficient pas.
Côté produits, sont exclus les denrées vendues en vrac et les produits préemballés à quantité variable, comme une barquette de viande pesée en rayon, ainsi que les cas de modification substantielle de recette ou de format, qui ne relèvent plus d’une simple baisse de quantité. Enfin, l’affichage n’est obligatoire que pendant deux mois à compter de la mise en vente du produit dans sa quantité réduite. Passé ce délai, la nouvelle quantité devient la norme et plus rien ne la signale. C’est la limite majeure du dispositif : il ne protège que les acheteurs présents dans la bonne fenêtre de temps.
Le prix au kilo : le seul repère qui ne s’efface pas
C’est là qu’il faut changer d’habitude. La donnée qui rend la shrinkflation et la stretchflation immédiatement visibles n’est pas la mention temporaire, c’est le prix à l’unité de mesure : le prix au kilogramme, à l’hectogramme, au litre ou au décilitre, imprimé en petits caractères sur l’étiquette de gondole, à côté du prix de vente. Il est obligatoire pour la plupart des produits préemballés listés par l’arrêté du 16 novembre 1999, qui couvre l’essentiel de l’alimentaire et de nombreux produits d’hygiène ou d’entretien.
Ce chiffre a un avantage décisif : il est permanent, comparable entre marques et entre formats, et il intègre mécaniquement toute réduction de contenu. Un pot qui passe de 325 g à 315 g au même prix affiché ne se voit pas ; son prix au kilo, lui, grimpe immédiatement. Une subtilité utile : pour les produits vendus avec un poids net égoutté (conserves de légumes, thon, cornichons), le prix à l’unité de mesure se calcule sur ce poids égoutté, pas sur le poids total.
Les signaux à repérer en rayon
Trois réflexes suffisent à repérer une inflation masquée sans calculette. Lire d’abord le prix au kilo, puis seulement le prix affiché. Se méfier ensuite des emballages qui mettent en avant un argument de format : « nouveau », « format familial », packaging redessiné accompagnent souvent un changement de contenance. Comparer enfin la quantité nette du produit avec celle de son voisin de rayon, car les fabricants s’écartent volontiers des formats ronds : 90 g au lieu de 100 g, 900 ml au lieu d’un litre.
Les exemples relevés par foodwatch en janvier 2026 montrent l’ampleur possible des écarts. L’association cite une confiture d’orange de marque Carrefour passée de 325 g à 315 g, avec un prix au kilo en hausse de 32,9 %, et des chocolats Lindt réduits de 30 à 24 bouchées, soit 20 % de poids en moins pour un prix au kilo en hausse de 30 %. Elle range dans la cheapflation un colin d’Alaska Findus dont la teneur en poisson est passée de 75 % à 71 %. Ces chiffres sont ceux de l’association, pas d’un contrôle public.
Un affichage encore très inégalement appliqué
La règle existe, son application est une autre affaire. Dans une enquête publiée le 10 juillet 2024, l’UFC-Que Choisir indique avoir visité 423 supermarchés et hypermarchés partout en France entre le 1er et le 6 juillet 2024, soit la première semaine d’application. Résultat : aucun affichage n’a été observé dans 95 % des magasins visités. Seules trois enseignes affichaient réellement l’information relevée par les enquêteurs : les coopératives U, E.Leclerc et Carrefour.
Quand l’affichage existait, il n’était pas toujours exploitable : informations incomplètes, ancienne quantité ou hausse du prix au kilo manquantes, panneaux confondus avec de la signalétique promotionnelle, et au moins une erreur de calcul relevée sur un thé Lipton. De son côté, foodwatch estime dans ses publications de janvier 2026 que les progrès restent largement insuffisants et réclame un encadrement plus strict assorti de sanctions. Conclusion pratique : traitez la mention en rayon comme un bonus, jamais comme votre outil principal de vérification.
Signaler un manquement, et ce que risque le magasin
Si vous constatez qu’un produit a manifestement rétréci sans aucune mention en rayon, dans un magasin alimentaire de plus de 400 m², vous pouvez le signaler à la DGCCRF via la plateforme publique SignalConso. Le signalement est gratuit et se fait en ligne ; photographier l’étiquette de gondole, avec le prix au kilo et la quantité nette, aide à documenter la situation. Le signalement porte sur le respect de l’obligation d’information par le distributeur : il n’ouvre pas droit en lui-même à un remboursement.
Le non-respect de cette obligation d’affichage est passible d’une amende administrative pouvant aller jusqu’à 3 000 euros pour une personne physique et 15 000 euros pour une personne morale. Les agents de la DGCCRF peuvent également enjoindre au professionnel de se mettre en conformité. Enfin, réduire la quantité d’un produit n’est pas illégal en soi : ce qui est encadré, c’est l’information du consommateur, et ce qui reste interdit par ailleurs, c’est de tromper l’acheteur sur le prix ou les caractéristiques du produit.
Vos questions, nos réponses
La shrinkflation est-elle interdite en France ?
Non. Un fabricant reste libre de modifier la quantité vendue d’un produit. Ce que la réglementation impose depuis le 1er juillet 2024, c’est d’en informer le consommateur en rayon, dans les magasins alimentaires de plus de 400 m², pendant deux mois après la mise en vente du nouveau format. C’est une obligation de transparence, pas une interdiction.
Où voir le prix au kilo en magasin ?
Sur l’étiquette placée sur la gondole, sous le produit : le prix de vente y figure en gros, et le prix à l’unité de mesure (au kilogramme, à l’hectogramme, au litre ou au décilitre) en plus petit à côté. Cet affichage est obligatoire pour la plupart des produits préemballés listés par l’arrêté du 16 novembre 1999. C’est le seul chiffre qui permet de comparer honnêtement deux formats différents.
Un produit plus gros est-il forcément plus avantageux ?
Pas nécessairement. C’est précisément ce que foodwatch appelle la stretchflation : dans son enquête de janvier 2026, l’association a relevé des formats agrandis de 2,7 % à 15 % dont le prix au kilo augmentait de 17 % à près de 28 %. Le format familial ou le « nouveau format » peut donc coûter plus cher au kilo que l’ancien. Là encore, seule la comparaison des prix à l’unité de mesure tranche.