Étiquettes & nutrition
Nutri-Score : pourquoi des marques le retirent et comment faire sans
· Julien Juchereau
La pastille colorée qui note les aliments de A à E disparaît peu à peu de certains paquets de céréales et de yaourts à boire. En juin 2026, l’observatoire public Oqali a constaté le premier recul de son déploiement. Voici qui se retire, avec quels arguments, et comment comparer deux produits quand le logo n’est plus là.
L’essentiel
- Le Nutri-Score est un affichage volontaire : aucune entreprise n’est tenue de l’apposer, et le retirer n’est pas illégal.
- Un arrêté du 14 mars 2025 a modifié la méthode de calcul. Les entreprises engagées ont deux ans, soit jusqu’à mars 2027, pour mettre leurs emballages à jour.
- Selon l’Oqali, la part de marché des produits affichant le logo est passée de 64 % en 2024 à 63 % en 2025 : le premier recul observé par l’observatoire.
- Le tableau nutritionnel pour 100 g et la liste des ingrédients, eux, restent obligatoires sur tous les produits préemballés.
Le Nutri-Score est un logo apposé à l’avant des emballages, qui résume la qualité nutritionnelle d’un aliment par une lettre et une couleur, de A (vert foncé) à E (orange foncé). Il ne mesure ni le prix, ni l’origine, ni le caractère biologique d’un produit : il compare la composition nutritionnelle d’aliments d’une même famille. Depuis 2024, plusieurs grands groupes le retirent de tout ou partie de leurs gammes, un mouvement accéléré par l’entrée en vigueur d’un nouveau mode de calcul.
Un affichage volontaire, depuis le premier jour
Beaucoup de consommateurs le découvrent au moment où le logo disparaît : le Nutri-Score n’a jamais été obligatoire. Santé publique France indique que son utilisation par les producteurs se fait « sur la base du volontariat ». Une entreprise adhère au règlement d’usage de la marque collective Nutri-Score, applique le logo sur les gammes déclarées, et peut aussi cesser de le faire.
L’arrêté du 14 mars 2025, publié au Journal officiel le 15 mars 2025, ne change rien à cette logique. Pris en application des articles L. 3232-8 et R. 3232-7 du code de la santé publique, il fixe la « forme de présentation complémentaire à la déclaration nutritionnelle recommandée par l’État ». Le mot compte : l’État recommande, il n’impose pas. Retirer le Nutri-Score d’un paquet n’expose donc à aucune sanction.
Pourquoi la France ne peut pas le rendre obligatoire toute seule
La raison est européenne. Le Nutri-Score s’appuie sur le règlement (UE) n° 1169/2011, dit règlement INCO, qui harmonise l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires dans toute l’Union. Selon Santé publique France, ce sont ses articles 35 à 37, consacrés aux formes d’expression complémentaires et aux informations volontaires, qui servent de base au logo. Ce cadre permet à un État membre de recommander un affichage complémentaire aux opérateurs, pas de le leur imposer unilatéralement.
Un étiquetage nutritionnel harmonisé et obligatoire à l’échelle européenne avait bien été envisagé dans la stratégie « De la ferme à la table », mais, d’après l’INRAE, la Commission européenne a abandonné cette réforme. Au niveau national, l’INRAE rappelle qu’une tentative d’imposer le Nutri-Score par voie d’amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale, en novembre 2025, a été bloquée au Sénat. Le logo reste donc suspendu à la bonne volonté des marques.
Ce que le nouveau calcul a changé
Le nouvel algorithme, officialisé par l’arrêté de mars 2025, a été conçu pour mieux coller aux connaissances scientifiques et aux recommandations alimentaires. Santé publique France estime que 30 à 40 % des produits voient leur note évoluer, dans les deux sens. Certains gagnent : les huiles les moins riches en acides gras saturés, comme l’olive ou le colza, passent de C à B ; les poissons gras riches en oméga 3 sont mieux notés ; les céréales complètes se distinguent des versions raffinées.
D’autres perdent, et ce sont eux qui font l’actualité. Les produits trop sucrés ou trop salés sont notés plus sévèrement. Parmi les boissons, seule l’eau peut désormais obtenir un A, et les boissons édulcorées sont dégradées. Surtout, les laits, laits aromatisés, yaourts à boire et boissons végétales sont désormais calculés avec l’algorithme « boissons » et non plus avec celui des aliments solides. C’est ce basculement qui a fait chuter la note de plusieurs références très connues.
Qui se retire, et dans quels rayons
Les chiffres viennent de l’Oqali, l’observatoire de l’alimentation piloté par l’INRAE et l’Anses, dans un rapport publié le 17 juin 2026. La part de marché des produits transformés affichant le Nutri-Score a atteint 64 % en 2023 et 2024, puis 63 % en 2025. C’est le premier recul constaté par l’observatoire. Le nombre d’entreprises engagées, lui, continue de progresser : 1 462 en juin 2025, contre 1 377 un an plus tôt. Le repli vient des poids lourds, pas du nombre d’adhérents.
L’Oqali situe précisément le décrochage : les marques nationales sont passées de 39 % à 37 % d’engagement entre 2024 et 2025, avec un recul de 4 points sur les céréales du petit-déjeuner et de 3 points sur les produits laitiers frais et desserts. De son côté, l’UFC-Que Choisir, dans une enquête publiée le 27 mai 2026, a compté 86 entreprises ayant retiré le logo d’au moins une de leurs marques en un an, face à 216 qui l’ont ajouté. Parmi les retraits cités par l’association figurent Kellogg’s, Danone, Aoste, Cacolac, Delpeyrat et Eurial.
Les arguments en présence
Les industriels qui se retirent avancent surtout un problème de méthode. Danone, qui a commencé à retirer le logo à partir de septembre 2024 sur des marques comme Danette, Actimel, Danonino, Hi-Pro et Alpro, conteste le fait que les boissons lactées et végétales soient évaluées avec la grille des boissons, donc comparées à des sodas. Le groupe met en avant des écarts jugés incohérents : un même produit garde une meilleure note à la cuillère qu’en version à boire. Kellogg’s a invoqué des difficultés logistiques liées à ses emballages multilingues, selon l’UFC-Que Choisir.
En face, les défenseurs du logo pointent une sélection à la carte. L’UFC-Que Choisir dénonce des retraits qui frappent surtout les produits dont la note s’est dégradée. Serge Hercberg, co-concepteur du Nutri-Score, a déploré publiquement le retrait de géants comme Kellogg’s. L’Oqali, sans se prononcer sur les motivations des entreprises, constate que les marques nationales sont devenues le principal levier de progression du dispositif, et que c’est précisément là que l’engagement recule. Les marques de distributeurs restent le socle du système : elles pèsent 32 points sur les 63 % de part de marché couverte.
Le dossier est désormais devant la justice européenne
Un troisième acteur pèse sur le débat : Lactalis, qui n’a jamais adopté le Nutri-Score et qui a attaqué l’arrêté de mars 2025 devant le Conseil d’État. Le groupe reproche notamment au calcul de ne pas tenir compte des portions réellement consommées et de traiter le lait comme une boisson. Le 16 juin 2026, dans une décision n° 508230, le Conseil d’État a écarté plusieurs des griefs soulevés, dont ceux tirés de la compétence de l’auteur de l’arrêté, de la consultation de l’Anses et de la notification à la Commission européenne.
Mais il a sursis à statuer sur deux questions de droit européen, qu’il a renvoyées à la Cour de justice de l’Union européenne. En substance : une forme d’expression complémentaire doit-elle obligatoirement détailler la valeur énergétique et les quantités de nutriments, comme le prévoit l’article 30 du règlement INCO ? Et si non, peut-elle intégrer d’autres éléments, comme la teneur en fruits et légumes ou la présence d’édulcorants ? Tant que la Cour n’a pas répondu, le Nutri-Score reste applicable en l’état. Aucune date d’audience n’est connue à ce jour.
Sans le logo : les réflexes pour lire l’étiquette
Bonne nouvelle : le retrait du Nutri-Score n’enlève rien aux mentions obligatoires. Sur tout produit préemballé, le tableau des valeurs nutritionnelles reste imposé et doit indiquer la valeur énergétique, les matières grasses dont les acides gras saturés, les glucides dont les sucres, les protéines et le sel, exprimés pour 100 g ou 100 ml. C’est votre meilleur outil de comparaison, à condition de raisonner à quantité égale : la « portion » affichée à côté varie d’une marque à l’autre.
Quatre gestes simples suffisent à faire le tri en rayon :
- Comparez toujours pour 100 g ou 100 ml, jamais par portion, et entre produits d’une même famille.
- Regardez d’abord trois lignes : sucres, sel, acides gras saturés. Ce sont celles que le nouvel algorithme sanctionne le plus.
- Lisez la liste des ingrédients : elle est classée par ordre décroissant de quantité. Si un sucre ou l’un de ses dérivés — sirop de glucose, fructose, sirop de glucose-fructose — apparaît dans les premières places, le produit en est largement composé.
- Traquez les sucres ajoutés : le tableau nutritionnel additionne les sucres naturellement présents et ceux ajoutés. Seule la liste d’ingrédients permet de les distinguer. La mention « sans sucres ajoutés » ne fixe, elle, aucun plafond de teneur : elle porte uniquement sur les sucres ajoutés en fabrication, pas sur ceux naturellement présents.
Reste la question du degré de transformation, que le Nutri-Score n’a jamais mesuré. Un repère de bon sens : une liste d’ingrédients longue et remplie de composants qu’on n’a pas dans sa cuisine signale un produit très travaillé industriellement. Attention toutefois à ne pas en faire une règle absolue. Une étude de l’INRAE menée avec 170 experts a montré que les critères de la classification NOVA, la plus utilisée pour définir l’ultra-transformation, ne permettent pas un classement reproductible : sur un quart des produits testés, les évaluateurs ne s’accordaient pas. Un indice utile, donc, pas un verdict.
Vos questions, nos réponses
Une marque a-t-elle le droit de retirer le Nutri-Score de ses produits ?
Oui. Le Nutri-Score est un dispositif volontaire, recommandé par l’État mais jamais imposé. Une entreprise adhère librement au règlement d’usage de la marque collective, et peut cesser de l’afficher. Aucune sanction n’est prévue.
Pourquoi certains produits ont-ils perdu une ou deux lettres récemment ?
Parce que le mode de calcul a changé avec l’arrêté du 14 mars 2025. Les produits sucrés et salés sont notés plus sévèrement, seule l’eau peut obtenir un A parmi les boissons, et laits aromatisés, yaourts à boire et boissons végétales relèvent désormais de la grille des boissons. Santé publique France estime que 30 à 40 % des produits changent de note.
Comment comparer deux produits quand aucun des deux n’affiche le logo ?
Utilisez le tableau nutritionnel, obligatoire sur tous les préemballés, et comparez pour 100 g ou 100 ml — jamais par portion. Concentrez-vous sur les sucres, le sel et les acides gras saturés, puis vérifiez la place du sucre dans la liste des ingrédients, classée par quantité décroissante.